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Formation

Au volant à 20 ans : la conduite, un rite initiatique et citoyen


Sur la route, les jeunes sont-ils les héritiers de leurs parents ? En clair, reproduisent-ils forcément les comportements qu’ils ont observés quand ils étaient enfants, depuis leurs sièges de passagers ?

Tiennent-ils compte des conseils qui leur sont prodigués quand ils prennent pour la première fois la route ? Par leur contenu ou leur forme, cette transmission familiale imprime sans doute en partie les attitudes des nouveaux conducteurs, leur procurant ou non le sens des limites, le souci de l’autre ou du respect des codes sociaux.

Cependant, l’influence parentale est loin de se donner en toute évidence. Dans l’enquête qualitative Les jeunes au volant que nous venons de publier, la plupart des jeunes interrogés différencient la conduite de leur père et celle de leur mère, parfois en louant l’une au détriment de l’autre ou en les contestant l’une et l’autre. Certains reconnaissent avoir beaucoup appris à leurs côtés, même si les parents sont parfois perçus comme un peu dépassés et promoteurs de mauvaises habitudes.

Transmissions croisées

La transmission n’est jamais linéaire : en permanence un filtre affectif s’interpose entre les enfants et leurs parents, des identifications à l’un ou à l’autre, ou une volonté farouche de se distinguer… Le style contrasté des parents et l’ambivalence à leur égard font que le jeune se construit plutôt dans un bricolage intime où il est difficile de mêler les influences.

En outre, l’idée d’une transmission directe des parents vers l’enfant qui en ferait une sorte de miroir sans fin oublie que nous ne sommes pas immuables dans nos attitudes mais d’abord dans une relation spécifique à un moment particulier. Même quand le jugement sur la conduite des parents est positif et l’influence reconnue, trop de nuances, trop de variables viennent interférer.

1961 : Trop jeunes pour avoir une voiture ? | Archive INA.

La contradiction est banale des comportements enseignés par les parents mais contredits par leur pratique : « Fais ce que je dis mais pas ce que je fais ». Communication paradoxale qui amène le jeune à la réflexivité, à une position plus personnelle devant les situations. L’ambivalence règne et perturbe les approches trop simples qui feraient des enfants des clones de leurs parents en termes de conduite. Rouler avec les frères, les sœurs, les grands-parents, les oncles, les tantes, les amis, parfois les beaux-parents, etc., brouille également l’idée d’une influence parentale linéaire.

Les moniteurs jouent également un rôle important dans les modalités de conduite du jeune conducteur. Ils sont perçus comme des modèles supplantant largement les parents. Nombre de jeunes soulignent leur impact positif. Ils sont parfois l’objet de critiques, mais plutôt pour leur absence de pédagogie, d’écoute, leur rotation trop fréquente, voire leurs incivilités. D’autres jeunes se démarquent en toute conscience des modèles qu’ils ont eus sous les yeux et déclarent n’avoir aucun exemple de conduite.




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La conduite accompagnée est plébiscitée comme un métissage équilibré entre le sérieux et la rigueur des moniteurs d’auto-école, et l’implication trop affective, souvent conflictuelle des parents. À leurs yeux, elle relativise la conduite des uns et des autres, ils voient les différences d’approches de leur père et de leur mère, première source de recul réflexif, et plus tard celles des moniteurs. Ils sont en mesure de les comparer, de s’approprier les apprentissages qui résonnent le mieux en eux.

Norme sociale

La conduite automobile est toujours dépendante d’un contexte précis, elle ne se donne jamais comme un bloc univoque. Au volant, le jeune n’est pas le même selon les moments du jour, les circonstances de sa vie personnelle (s’il sort d’une fête après avoir bu ou rentre chez lui après une journée de travail, etc.), la présence ou non de passagers, les routes parcourues, son degré de vigilance à ce moment…

L’attention scrupuleuse au code de la route et à la civilité est parfois relâchée à cause d’un souci personnel, d’une urgence, d’un agacement, etc. Elle dépend de l’affectivité du moment (détente, colère, frustration, séparation, deuil…), de l’expérience de la conduite, de la présence ou non des autres à ses côtés, de l’urgence ou de la tranquillité du déplacement, du contexte matériel de la conduite (être resté longtemps coincé dans un embouteillage, conduire sous la chaleur, etc. Il n’existe pas de conduite tout à fait routinière mais des contextes de conduite qui amènent chacun à des variations de comportements.

En Savoie, les délais pour passer le permis de conduire explosent à cause de la crise du Covid-19 (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, juin 2021).

Nul ne conduit éternellement de la même manière, mille données ne cessent d’interférer dans la relation à la route. L’usage du téléphone portable s’est répandu de manière fulgurante et massive chez les jeunes générations qui confessent dans leur majorité répondre au téléphone ou envoyer des SMS tout en sachant que leur conduite est dangereuse, mais l’objection est repoussée. « C’est plus fort que moi ».

Brevet de bonne citoyenneté, le permis est une norme sociale, validée par un examen qui mobilise un moment la presque totalité de la jeunesse. Tous souhaitent l’obtenir. Sans lui un individu reste dans un statut de mineur, il ne dispose pas de ce qui est considéré comme le droit le plus élémentaire de circuler à sa guise. Son obtention ouvre à une liberté de mouvement et à celle de se mêler à la communauté. Elle revêt une valeur incontestable aux yeux des jeunes, signe statutaire renvoyant à la reconnaissance sociale d’une légitimité personnelle et d’un passage irréversible vers l’âge d’homme ou de femme.

Annoncé triomphalement aux membres de la famille, l’événement se fête souvent avec les proches traduisant sa valeur sociale unanime. Le permis est sans doute la dernière scansion symbolique majeure qui donne au jeune le sentiment d’avoir franchi un seuil et d’accéder à la cour des grands.

Saturation urbaine

Les jeunes conducteurs sont partagés sur l’usage de leur voiture et sur la liberté de circuler que leur octroie leur permis. Les jeunes ruraux roulent énormément car ils n’ont guère le choix. Certains utilisent leur voiture, même en ville, mais ils sont minoritaires au regard de ceux qui en ont un usage mesuré et qui ne la prennent que pour certains déplacements où elle leur semble nécessaire.

David Le Breton, Les jeunes au volant (Editions ERES, 2022).

Pour eux, le train ou les transports en commun sont plus commodes, ils évitent les soucis de stationnement, les risques d’accidents ou de tôles froissées, le coût des assurances. Quelques-uns sont même férocement critiques, et voient la voiture comme un miroir aux alouettes, suscitant nettement plus de problèmes que d’avantages et coûteuse en assurance, en essence et en entretien, sans compter ses nuisances écologiques et les embarras de conduire en ville.

Les jeunes Parisiens confrontés à une saturation de la circulation automobile sont réticents à passer leur permis ou à conduire. Les embouteillages, la difficulté de se garer sont d’autant plus dissuasifs que le réseau des transports en commun leur suffit le plus souvent. À leurs yeux, le coût du permis et de l’entretien d’une voiture ne se justifie pas. Cependant, certains jeunes de banlieues plus lointaines n’ont pas le choix quand il faut se rendre au travail dans un lieu mal desservi ou quand le permis de conduire est exigé pour postuler à un emploi.



David Le Breton, Professeur de sociologie et d’anthropoligie, Université de Strasbourg

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.