Enquête sur les valeurs des étudiants en management

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Cet article a été écrit avec Geoffroy Murat, chercheur rattaché au CREGO de l’université de Bourgogne.


Depuis une vingtaine d’années déjà, les business schools se retrouvent sur le banc des accusés lorsque sont pointées les dérives de notre système économique. La crise financière de 2008 n’a fait qu’amplifier cette critique dont les plus virulents représentants ne demandent pas moins que de rayer de la carte les business schools partout dans le monde.

Face à cette critique, les business schools ont commencé à questionner leur mission et leur responsabilité. Des professeurs ont plaidé pour l’introduction d’une approche critique du management basée sur des valeurs. Le programme phare des business schools, le MBA ou Master of Business Administration, a en particulier été fondamentalement remis en question et des cours de business ethics ou de Corporate Social Responsibility (CSR) y ont été introduits.

Si un salarié sur cinq dit souffrir de pressions pour agir contrairement à son éthique, selon une étude réalisée par l’Institute of Business Ethics, Simone de Colle montre qu’il ne sert à rien de multiplier les programmes en la matière dans les entreprises. Il faudrait au contraire les fonder sur de nouvelles bases. Et si, pour réaliser cette transformation, on se penchait sur les attentes de leurs participants ?

Dilemmes éthiques

Au lieu de se focaliser sur le seul enseignement de l’éthique et de la RSE des Business Schools, intéressons-nous aux attitudes et attentes des étudiants qui abordent une formation MBA. Notre recherche, conduite depuis 4 ans au sein du programme MBA d’emlyon business school, et auparavant au sein des programmes grande école de Grenoble Ecole de Management et INSEEC Alpes-Savoie, part des valeurs des étudiants au démarrage du programme. Et plutôt que de demander explicitement aux étudiants quelles sont leurs valeurs, une série de dilemmes éthiques leur a été soumise via l’outil web Ethimak.

Le modèle théorique est celui des valeurs universelles de Shalom Schwartz. Il postule qu’en notre for intérieur, nous avons tous des valeurs fondamentales qui correspondent à autant de besoins essentiels, indispensables à notre épanouissement et à notre équilibre.

Ces valeurs sont à fois universelles et personnelles :

  • Universelles, car elles sont apprises au sein d’une culture ou par transfert entre cultures. Elles constituent un ensemble de normes partagées qui régissent nos comportements et sont à l’origine des lois et des conventions à l’œuvre dans une société donnée (on peut renvoyer sur ces questions aux textes de Tocqueville, Weber, Durkheim).

  • Personnelles, car nos valeurs sont des convictions qui constituent nos repères essentiels pour effectuer nos choix les plus cruciaux et nos comportements.

Elles forment un socle de notre personnalité et un moteur pour agir et entreprendre. Notre approche s’inscrit dans la lignée des travaux de Mary Gentile, Giving Voice to Values.

Une demande de sécurité

En 2005, Henry Mintzberg portait une charge contre les MBA dans son livre Managers Not MBAs. Sans ambages, il jugeait que « the MBA trains the wrong people in the wrong ways with the wrong consequences ». Notre analyse des réponses aux dilemmes posés tant à des étudiants à Grenoble, à Chambéry ou à Lyon donne des résultats surprenants qui contrastent avec cette image de futurs « cannibales en costume ».

Pendant trois ans consécutifs, les réponses aux dilemmes des étudiants de l’INSEEC Alpes-Savoie font systématiquement ressortir le tandem « tradition-conformité » comme valeur dominante alors même que le test a été fait avec trois promotions différentes d’étudiants (avec chaque fois 70 étudiants en moyenne).

À EM Lyon, où nous avons mené notre test de 2014 à 2019 avec des étudiants Master (environ 400 étudiants interrogés chaque année) et des étudiants MBA (la totalité de la cohorte), c’est la valeur de sécurité qui domine systématiquement. Ce résultat montre que l’on ne peut pas généraliser et mettre toutes les business schools dans le même panier. Visiblement, chaque école attire des profils spécifiques et joue un rôle différent en tant qu’institution de socialisation. Une critique générale à la Mintzberg fait peu de sens.

Concernant les participants du MBA, la valeur dominante de « sécurité » est également contre-intuitive par rapport à l’image communément véhiculée par ces formations.

Le deuxième résultat, surprenant, donne la valeur de pouvoir comme étant systématiquement classée en dernière position. Là encore, les réponses collectées vont à l’encontre de l’image d’Epinal des programmes MBA peuplés de loups aux dents longues.

Un consensus international ?

Troisième résultat de notre étude : nous n’avons pas constaté de différences selon les pays d’origine. Les étudiants, peu importe leurs origines, semblent plus influencés par leurs expériences en entreprise que par leur culture nationale. Une autre interprétation serait que le processus de sélection des écoles pourrait créer un biais en recrutant des étudiants aux valeurs similaires. Le lecteur curieux peut consulter une vue dynamique sur les données de cette enquête.

L’impact des cultures des grandes entreprises vers lesquelles se positionnent les étudiants des grandes écoles pourrait expliquer ce résultat. Ces multinationales sont souvent centrées sur le respect des procédures et les enjeux de sécurité. D’autant plus qu’en MBA, les étudiants sont très marqués par leur première expérience professionnelle, qui est très souvent dans une grande entreprise. Cette prévalence de la valeur de sécurité s’explique aussi par l’inquiétude des étudiants qui sont de moins en moins sécurisés dans leur parcours. En sortie d’école, les carrières sont de plus en plus aléatoires.

En conclusion, les business schools restent sous pression institutionnelle de la part de leur environnement sur les sujets RSE et éthique. Mais le vrai défi, la vraie transformation, viendra et vient déjà de leurs étudiants. Sans en être toujours conscient, cette génération de jeunes entre 20 et 30 ans cherche du sens, cherche des perspectives pour un avenir qui pour eux n’est plus synonyme d’une carrière hiérarchique avec un salaire mirobolant à la clef. Quelques cours d’éthique ou de RSE par-ci par-là ne correspondent plus à leurs valeurs.

Il est donc grand temps que les business schools s’interrogent et adaptent leur enseignement aux attentes des participants pour ne pas permettre à un Henry Mintzberg de constater : « The MBA trains the right people but in the wrong way ! »



Hans Schlierer, Professeur en négociation internationale, EM Lyon

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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