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Formation

Enseignants non légalement qualifiés dans nos écoles : au-delà des inquiétudes, quelles solutions ?


À partir du début des années 2000, et ce, pendant plus d’une dizaine d’années, la profession enseignante au Québec était marquée par une précarité croissante et une difficulté pour les nouveaux diplômés en enseignement à obtenir un emploi régulier. Or, cette tendance s’est renversée depuis 5 ans, et de manière encore plus marquée avec la pandémie.

La pénurie d’enseignants est aujourd’hui devenue un enjeu prioritaire pour le système éducatif québécois. Un ensemble de facteurs interreliés permettent d’expliquer l’ampleur de la pénurie actuelle : augmentation du nombre d’élèves, nombreux départs à la retraite, augmentation des absences d’enseignants, diminution des inscriptions en formation des enseignants, jeunes enseignants qui quittent la profession dans leurs premières années d’exercice et diminution des ratios d’élèves par classe. Cette pénurie touche tous les ordres d’enseignement et toutes les disciplines. Certains postes ne sont pas pourvus au premier jour de la rentrée scolaire et il devient de plus en plus difficile de trouver des enseignants contractuels qualifiés ou des suppléants pour remplacer les enseignants absents en cours d’année.

Chercheuses au Centre interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante, nous avons réalisé plusieurs projets de recherche sur les enjeux associés aux pénuries d’enseignants. Des travaux récents ont mis en évidence que de nombreux centres de services scolaires ont dû recourir à l’embauche d’enseignants non légalement qualifiés (ENLQ) pour contrer la pénurie d’enseignants qualifiés.

Qui sont ces enseignants « non légalement qualifiés » ?

Actuellement, les autorisations d’enseigner se divisent en trois catégories :

1) le brevet d’enseignement (enseignants ayant terminé un programme de formation à l’enseignement accrédité par le ministère) ;

2) le permis probatoire (enseignants en cours de formation) ;

3) l’autorisation provisoire d’enseigner (détenteurs d’une formation disciplinaire ayant débuté une formation à l’enseignement accréditée).

L’article 23 de la Loi sur l’instruction publique dispense toutefois de l’obligation de détenir une qualification légale d’enseigner à toute personne qui effectue : 1) de l’enseignement à la leçon ou à taux horaire, 2) de la suppléance occasionnelle, 3) de l’enseignement, sous autorisation spéciale (appelée « tolérance d’engagement ») délivrée par le ministère. Dans ces trois cas, l’enseignant est alors considéré comme étant non légalement qualifié.

Pour accorder une tolérance d’engagement, la loi exige des candidats qu’ils détiennent au minimum un diplôme d’études secondaires en plus d’avoir débuté des études jugées pertinentes par le centre de services scolaire (par exemple, des études collégiales ou universitaires en éducation spécialisée, en psychoéducation, en littérature ou en sciences). Pour ce qui est des suppléants occasionnels et des enseignants à la leçon, la loi ne précise aucune exigence particulière en matière de formation, ce qui n’empêche pas les centres de services scolaires d’établir leurs propres critères de recrutement.

En 2018-2019, le réseau scolaire québécois comptait plus de 30 000 ENLQ sur un total de 121 000 enseignants. Leur nombre a doublé depuis 2015-2016. De plus, selon une quinzaine d’acteurs des centres de services scolaires interviewés, une augmentation très importante du recours aux ENLQ a été observée pendant la pandémie pour remplacer les nombreuses absences des enseignants. Ces enseignants sont recrutés pour réaliser de la suppléance lors des absences ponctuelles des enseignants réguliers, mais également pour des remplacements pouvant aller de quelques semaines à toute une année scolaire.

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Nombre d’enseignants dans les écoles publiques du Québec, selon leur qualification (2013-2014 à 2018-2019).
(Geneviève Sirois), Fourni par l’auteur

Quels impacts sur les élèves et les autres membres des équipes-écoles ?

Le recrutement d’ENLQ suscite de nombreuses préoccupations. Plusieurs s’inquiètent de la qualité de l’enseignement dispensé, notamment parce que la recherche scientifique internationale a démontré que la qualité de l’enseignement a des impacts directs sur la qualité des apprentissages des élèves. Plusieurs recherches ont démontré que les enseignants qualifiés sont plus efficaces que les enseignants non qualifiés. Aussi, les ENLQ au Québec seraient plus à risque de quitter prématurément la profession.

Notre projet de recherche a également permis d’identifier d’autres impacts du recours au ENLQ :

1) Des retards observés au niveau de la progression des apprentissages ;

2) Des changements dans les trajectoires d’accès à la profession enseignante. L’insertion professionnelle, qui arrive habituellement au terme d’un programme de 4 ans de formation comprenant quatre stages, correspond pour les ENLQ à la toute première prise de contact avec l’enseignement. Cela induit donc une recomposition du corps enseignant, où se côtoient maintenant des enseignants formés et qualifiés et des ENLQ avec peu ou pas de formation dans le domaine de l’enseignement.

3) Le manque de formation aurait notamment des impacts sur les compétences en gestion de classe (qui réfère à l’ensemble des actes réfléchis, séquentiels et simultanés qu’effectuent les enseignants pour établir et maintenir un bon climat de travail et un environnement favorable à l’apprentissage), qui, selon les acteurs rencontrés, est la plus grande difficulté rencontrée par les ENLQ ;

4) Les défis associés à l’accompagnement des ENLQ, qui ont des besoins très importants et qui doivent être soutenus par la direction, les conseillers pédagogiques et les autres enseignants de l’équipe-école, ce qui contribue à alourdir la tâche de tous.

Comment former et soutenir l’insertion professionnelle des ENLQ ?

Faut-il s’inquiéter de la présence des ENLQ dans nos écoles ? Dans le contexte actuel marqué par de nombreux départs à la retraite, une hausse des effectifs scolaires et une pénurie de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs d’emploi, il semble de plus en plus évident que le système éducatif ne peut se priver des ENLQ face au besoin criant de personnel qualifié. Ce phénomène est inquiétant, et on en mesure encore mal les impacts sur les apprentissages des élèves. Il devient donc urgent de se questionner sur les meilleures stratégies pour soutenir le développement professionnel et l’insertion des ENLQ.

Actuellement, plusieurs centres de services scolaires ont des programmes d’insertion professionnelle pour le nouveau personnel enseignant. Ces programmes sont reconnus pour leurs impacts positifs sur la rétention et les pratiques d’enseignement. Toutefois, en 2021, seulement 10 des 55 centres de services scolaires interrogés nous ont mentionné offrir au moins un service adapté aux ENLQ. Tous les acteurs rencontrés soulignent l’importance de mettre en place de telles initiatives pour les ENLQ, particulièrement les programmes de mentorat.

Il est également important d’offrir des options flexibles et adaptées de formation aux ENLQ. Ces formations devraient leur permettre d’accroître leurs compétences tout en tenant compte de leur réalité et de leur expérience, d’obtenir une qualification légale, et, ultimement, d’avoir envie de poursuivre dans la carrière.

À cet effet, on voit se développer ces dernières années des programmes universitaires adaptés, plus souples, et ciblant des ENLQ, notamment offerts à temps partiel et à distance et visant à accroître leurs compétences pédagogiques et, dans certains cas, à les qualifier. Dans les années à venir, les universités seront donc amenées à jouer un rôle de premier plan dans le développement professionnel de ces milliers d’ENLQ.



Geneviève Sirois, Professeure en administration scolaire, Université TÉLUQ

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.