Les systèmes éducatifs sont en crise partout sur la planète. Voici comment ils se relèveront

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La crise actuelle de la Covid-19, qui frappe partout, est certainement extraordinaire. Aucune autre crise n’a affecté autant de pays au cours des dernières décennies. Selon le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, il s’agirait même de la pire crise depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Les conséquences sont multiples : une paralysie presque complète de l’économie, des transports, ou encore des systèmes éducatifs. Les écoles, lieux propices à la transmission virale, sont fermées. Les systèmes éducatifs sont en crise partout sur la planète, touchant plus de 1,5 milliard d’apprenants dans 188 pays.

Selon l’Unesco, les conséquences de cette crise sont non négligeables : interruption de l’apprentissage, enjeux de sécurité alimentaire, réduction du filet de protection des enfants, manque de préparation des parents face à la scolarisation à la maison, exacerbation des inégalités, coûts économiques liés à l’arrêt forcé de travail des parents, risque d’augmentation des taux de décrochage.

Au-delà de ses rôles d’instruction, de socialisation et de qualification des apprenants, l’école joue bien d’autres rôles dans une société.

En tant que chercheurs à la Chaire Unesco de Développement Curriculaire, nous avons observé que les crises éducatives évoluent de manière relativement organisée. Ainsi, de manière à anticiper les étapes à venir, il est pertinent de présenter un modèle qui place les phases d’une crise éducative sur un continuum. Ce modèle est issu de nos travaux et projets, accompagnant, à des degrés divers, des systèmes éducatifs en post crise (coups d’État et conflits armés) en Afrique, en Amérique du Sud et au Moyen-Orient.

Il est évidemment souhaitable que la crise sanitaire se règle rapidement et que les systèmes éducatifs reviennent à la « normale ». Cependant, à la lumière de notre expérience, mais également des connaissances dans le champ de l’éducation en situation d’urgence, nous émettons l’hypothèse que le processus de retour à la normale s’effectuera en phases bien distinctes.

Comme le montre cette figure, le continuum de la crise se décline en cinq phases, de la crise au système stable et institutionnalisé, en passant par les phases d’urgence, de relèvement, de reconstruction ou de développement.

Qu’est-ce qu’une crise ?

La crise est définie comme un évènement soudain et imprévu qui désorganise le fonctionnement d’un système de manière rapide. Il s’agit d’une situation qui impose des prises de décisions importantes dans un court laps de temps et qui dépend d’un certain nombre de variables : la nature de l’évènement, son importance pour les gouvernements étrangers et locaux et son impact sur les autres organisations, entreprises ou industries.

La crise est souvent associée à la panique, la peur, le danger ou le choc et peut arriver à n’importe quelle organisation. En fait, il n’y a pas de définition universelle ou consensuelle de ce qu’est une crise et il n’existe pas de critères non plus pour la définir.

L’urgence

La phase d’urgence représente l’état global qui suit un évènement soudain et généralement imprévu. Elle appelle à des mesures immédiates pour répondre aux besoins de subsistance de base et sauver des vies.

En rétrospective, les premières semaines de la pandémie à Covid-19 se sont inscrites dans cette phase : les gouvernements ont d’abord mis en place diverses mesures de confinement, dont la fermeture des écoles, sans présenter de plan d’action.

Le relèvement

Cette phase vise en premier lieu la restauration de la capacité d’un gouvernement et des communautés à se réorganiser, pour prendre des actions permettant de se remettre de la crise, mais aussi, et c’est crucial, pour éviter les rechutes.

La phase de relèvement est donc caractérisée par la mise en place d’activités temporaires qui permettront aux acteurs du système éducatif de se remettre en action.

Par exemple, après quelques jours ou semaines passées dans l’urgence, plusieurs systèmes ont annoncé des mesures éducatives temporaires pouvant permettre la continuité des apprentissages. Par exemple, le gouvernement du Québec a mis en place un portail diffusant une liste de ressources pédagogiques permettant aux parents de garder leurs enfants actifs.

Le portail L’école ouverte lancé par le ministère de l’Éducation du Québec permet aux élèves des niveaux primaires et secondaires de poursuivre leurs apprentissages.

La reconstruction

Alors que la phase de relèvement concerne les mesures à court terme, la reconstruction porte sur l’ensemble des activités qui visent à remédier aux impacts négatifs de la crise sur les systèmes éducatifs » par la crise à moyen ou à même long terme.

Tandis que les activités de relèvement sont souvent mises en place à la hâte, les activités de reconstruction tendent à être davantage institutionnalisées. Qu’elles soient mises en place pendant ou après la crise, ces activités visent à atténuer certaines des conséquences de la crise elle-même.

Par exemple, dans la réponse à la Covid-19, de nombreux systèmes éducatifs ont mis en place des modalités, encore temporaires, de formation à distance, que ce soit par des courriels envoyés aux familles, des environnements numériques d’apprentissages ou des émissions éducatives à la radio ou à la télé.

Le développement

Surtout présente dans les pays émergents, la phase de développement vise l’amélioration globale d’un système éducatif. Elle implique des mesures de renforcement des capacités de ses acteurs et concerne, par exemple, des activités de refonte des programmes d’études, de formation des enseignants, ou de diverses réorganisations des structures de gouvernance éducative.

Image prise dans le camp de Dadaab, au Kenya, lors d’un projet de recherche sur l’accès au programme d’éducation accélérée.
Olivier Arvisais

Il y a fort à parier que la pandémie actuelle engendrera une prise de conscience internationale quant à la fragilité de tous les systèmes éducatifs, même pour ceux qui étaient réputés comme stables et bien institutionnalisés. La Covid-19 nous place maintenant face à la nécessité de revoir entièrement nos systèmes éducatifs et prévoir des plans d’action pour mieux faire face à ce genre de crise à l’avenir.

L’institutionnalisation

En termes de finalité, tout système, aussi perfectible soit-il, vise à atteindre la phase de l’institutionnalisation. Celle-ci constitue le résultat des divers processus de formalisation, de pérennisation, de structuration et d’acceptation d’un système de relations sociales au sein d’un État.

La crise dans laquelle la pandémie nous a précipités nous amène à nous questionner sur la nécessité ici, mais aussi ailleurs, de revoir l’institutionnalisation de nos systèmes éducatifs afin de les rendre plus résilients.

Bien que la présentation de ces phases se soit effectuée en étapes, le contexte actuel nous permet d’insister sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un processus linéaire. Il s’agit plutôt d’un cycle récursif où des systèmes peuvent passer de la phase d’urgence à l’institutionnalisation, puis rapidement retourner à la phase d’urgence dans des progressions parfois chaotiques et rarement prévisibles, comme le montre la présente pandémie.

La fragilité des systèmes

L’actuelle pandémie révèle la fragilité de plusieurs systèmes éducatifs. Même après avoir vécu ou été témoins de catastrophes environnementales, de conflits armés ou d’épidémies comme celles du SRAS (2001), du H1N1 (2009) ou de l’Ebola (2013-2016), très peu de pays étaient véritablement prêts à faire face à la présente crise.

Ainsi, devant l’éventualité de « saisons » de la Covid-19, les systèmes éducatifs doivent entrer dans une nouvelle phase de développement. Comme pour l’économie, des analyses profondes seront nécessaires pour évaluer l’efficacité des diverses mesures gouvernementales. Il est essentiel que les chercheurs s’intéressent à la situation vécue par les apprenants, leurs familles et leurs enseignants. Il sera d’autant plus pertinent de croiser ces données avec les stratégies de reprise scolaire menées à l’automne et d’en évaluer leurs impacts sur la réussite des élèves l’an prochain.

Plusieurs mesures devront aussi être mises en place, comme des plans d’action de l’éducation en situation de crise, des révisions des programmes de formation du personnel enseignant ou la mise en place d’infrastructures technopédagogiques d’enseignement à distance qui pourront rapidement être déployées dans le futur.

Sans ces plans d’action, les systèmes éducatifs sont condamnés à revivre les phases de l’actuelle crise éducative.



Patrick Charland, Professeur titulaire, Département de didactique, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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