Un islam « made in Germany » affranchi de l’influence turque ?

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Des imams indépendants de toute influence étrangère, maîtrisant bien la langue et la culture allemandes, tel est le vœu des pouvoirs publics outre-Rhin. Peut-être ne s’agit-il pas seulement d’un vœu pieux, comme en témoigne l’annonce de l’ouverture imminente – en avril 2021 – d’un cursus de formation pratique des imams au sein du centre de formation à l’islam (Islamkolleg), créé en 2019 à Osnabrück.

Alors que les tâtonnements et les difficultés du gouvernement actuel en France pour former des imams « qui défendent un islam pleinement compatible avec les valeurs de la République » semblent traduire un certain désarroi des pouvoirs publics français en matière de formation des imams et des cadres musulmans en général, faut-il en déduire que le voisin allemand aurait quelques longueurs d’avance, du moins pour réduire l’influence turque ?

Des formations scientifiques en allemand pour les enseignants, les théologiens et les imams

En octobre 2010, Christian Wulff, ancien ministre-président de Basse-Saxe et à l’époque président de la République fédérale d’Allemagne, affirmait à l’occasion du vingtième anniversaire de la réunification allemande « l’islam fait partie de l’Allemagne », déclenchant une polémique aux accents particulièrement virulents.

En 2018, Horst Seehofer (CSU), actuel ministre fédéral de l’Intérieur, du Logement et de l’Identité (Bundesminister des Innern, für Bau und Heimat), répondait, quant à lui, par la négative à la question : « l’islam fait-il partie de l’Allemagne ? ». Depuis, Seehofer affiche clairement son ambition de favoriser un islam enraciné en Allemagne, non sans arrière-pensées. Dans un pays qui compte aujourd’hui entre 5 % et 6 % de musulmans, la question de la place de l’islam dans la société demeure un sujet sensible et explosif, souvent associé depuis les attentats de septembre 2001 à des considérations sécuritaires ou relatives à la radicalisation.

Jusqu’à la fin du XXe siècle, la gestion publique de l’islam en Allemagne s’est effectuée essentiellement par l’intermédiaire des services consulaires turcs, reflet de l’ingérence de l’État turc dans le champ migratoire outre-Rhin et de la volonté des autorités allemandes de traiter l’islam comme un « objet » externe, de politique étrangère. Depuis le tournant du XXIe siècle, l’Allemagne tente de faire émerger un islam affranchi des influences et des financements étrangers.

Les pouvoirs publics allemands ont ainsi soutenu la mise en place d’un enseignement religieux islamique en allemand à l’école, au même titre que le cours de religion catholique ou protestant, dans la mesure où l’enseignement religieux est inscrit comme matière scolaire obligatoire à l’article 7-3 de la Loi fondamentale.

L’objectif des pouvoirs publics est aussi de limiter par ce biais l’influence d’États étrangers ou d’écoles coraniques radicales sur les élèves de confession musulmane, d’où les efforts mis en œuvre pour développer des formations universitaires en théologie islamique et en didactique de l’enseignement religieux à destination des futurs professeurs de religion islamique. Depuis 2011, des instituts de théologie islamique – alignés en grande partie sur les facultés de théologie catholique ou protestante – ont vu le jour dans plusieurs universités, à Münster, Osnabrück, Tübingen, Erlangen, Francfort, grâce au soutien financier de l’État fédéral – 20 millions d’euros sur 5 ans, renouvelés en 2016 – et des Länder.

Les tentatives visant à mettre en place des formations universitaires à l’imamat n’ont en revanche pas été couronnées de succès jusqu’à ce jour, alors que la formation des imams représente un enjeu majeur pour les acteurs musulmans comme pour les pouvoirs publics.

Une formation à l’imamat affranchie de la Turquie

Le centre de formation à l’islam (Islamkolleg) d’Osnabrück, qui inaugure à partir d’avril 2021 un cursus de formation pratique en langue allemande – ouvert aux étudiantes et étudiants titulaires d’une licence (Bachelor) de théologie islamique – destiné à de futurs imams, cherche à pallier une lacune dans les formations universitaires existantes. C’est en effet la partie pratique qui manquait jusqu’à présent dans les cursus de religion et de théologie islamique proposés dans les universités. La nouveauté de ce centre tient au fait qu’il a été créé par de petites associations ou fédérations islamiques indépendantes : le Conseil central des musulmans en Allemagne, fondé en 1994, et d’autres plus récentes comme le Conseil central des Marocains, l’Alliance des communautés malékites, la communauté islamique des Bosniaques et la fédération indépendante Musulmans de Basse-Saxe, tandis que les grandes fédérations islamiques jugées conservatrices (Union turco-islamique pour les affaires religieuses (DITIB), Millî Görüş…) n’en font pas partie. Quant à la direction scientifique, elle est assurée par Bülent Uçar, professeur de didactique de la religion islamique à l’université d’Osnabrück depuis 2008, considéré comme l’un des meilleurs spécialistes d’exégèse coranique en Allemagne.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan et l’imam Ali Erbas prient lors de l’inauguration officielle de la mosquée centrale de la DITIB nouvellement construite à Cologne le 29 septembre 2018.
Patrik Stollaz/AFP

L’un des objectifs de la formation est bien d’assurer la formation des imams en dehors de toute influence étrangère, nommément de la Turquie. Au programme des enseignements figurent non seulement la récitation du Coran, la formation aux prêches, l’accompagnement spirituel, mais également l’éducation politique avec des thématiques telles que la liberté d’opinion, la démocratie, les droits de l’homme, l’égalité entre hommes et femmes. Ce programme est financé pour une période expérimentale de cinq ans – à hauteur d’un million d’euros par an – par le ministère des Sciences et de la Culture de Basse-Saxe et le ministère fédéral de l’Intérieur. Ce dernier en attend à terme une diminution drastique de l’influence turque dans les mosquées allemandes et la réduction du nombre des imams envoyés en Allemagne par l’État turc. Mais la Turquie n’a pas dit son dernier mot.

Concurrence territoriale entre acteurs politiques et acteurs musulmans

Depuis les années 1980, les imams des quelque 900 mosquées gérées par l’Union turco-islamique pour les affaires religieuses (DITIB), sont directement liés à la Turquie par le biais de la Direction des affaires religieuses (Diyanet), créée en 1924 par l’État turc pour défendre un islam sunnite officiel et représentée dans chaque ambassade par un conseiller aux affaires religieuses.

La Dyanet envoie en Allemagne ses imams pour une durée de cinq ans et les rémunère. Dans la ligne de mire des pouvoirs publics allemands depuis la tentative de coup d’État de 2016, la DITIB est fortement soupçonnée d’être le bras religieux du régime d’Ankara, d’espionner les opposants au régime membres de la mouvance Gülen et de freiner l’intégration des personnes d’origine turque. Sous le feu des critiques, elle réagit. En janvier 2020, elle a ouvert, en Rhénanie du Nord-Westphalie, un centre de formation des imams et cadres religieux musulmans qui propose un cursus de deux ans aux titulaires d’une licence de théologie islamique, désormais en concurrence directe avec la formation proposée par le centre de formation d’Osnabrück. Les imams ayant suivi ce parcours seront ensuite recrutés dans des mosquées gérées par la DITIB et rémunérés par l’État turc.

Le soutien financier du ministère de l’Intérieur accordé au centre de formation à l’islam (Islamkolleg) d’Osnabrück montre clairement quelles sont les attentes de l’État allemand. Les considérations sécuritaires ne sont pas absentes de ce projet qui est tout autant politique que religieux. La formation des imams est également perçue par le ministère de l’Intérieur comme un moyen de lutter contre la radicalisation. Les critiques ne se sont pas fait attendre, certaines grandes fédérations islamiques dénonçant une immixtion de l’État dans les affaires des communautés religieuses et une atteinte à la neutralité confessionnelle de l’État. Reste à voir quels seront le succès et les débouchés de cette formation qui devrait débuter avec trente candidats et candidates, étant donné que la DITIB et d’autres grandes fédérations islamiques proposent elles aussi des formations à l’imamat sur le sol allemand, dispensées pour l’essentiel en allemand.



Sylvie Toscer-Angot, Maître de conférences en civilisation allemande (HDR), Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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